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PANAJI-LES-PONTONS

On est à Panjim (Panaji) en Inde, un des rares excellents refuges contre les éléments de la nature sur sa côte ouest. On compte  bien y  rester pour laisser passer la mousson du sud-ouest qui s’annonce. D’autant plus que Panjim est une ville attrayante, ayant gardé plein de traces des Portugais qui ont été les derniers colonisateurs à quitter ce petit territoire de l’Inde.

PANAJI01Mais on ne peut pas se permettre de passer les six mois à venir au mouillage. On a besoin d’eau et surtout d’électricité pour un minimum de confort. Il nous faut également être capables de mettre les pieds à terre sans avoir à jouer chaque fois les acrobates. Lo, notre leader, se débat avec les autorités du port qui ne sont pas chaudes à l’idée que des pontons soient installés du côté ville. La compagnie qui devait s’occuper de la chose est rendue on ne sait où. Lo commande une réunion. Il nous présente un couple, Shami et Sonia, propriétaires d’une petite agence de voyages. Ils sont prêts à prendre les choses en main, mais ils n’ont pas d’argent. Il faudrait que chacun des intéressés par le projet consente à débourser maintenant le montant des six mois de location des pontons. Quelques sceptiques, ne croyant pas à la réalisation du projet, s’opposent pendant quelques jours et finissent par céder. Et le maître de port, devant des pressions extérieures, accepte enfin la mise en place temporaire de pontons pour les six prochains mois. Cinq semaines plus tard, onze voiliers seront bien amarrés et attendront encore quinze jours pour enfin jouir d’une passerelle joignant le ponton à la terre, à l’eau douce et à l’électricité. Ouf! Bien sûr, tout aurait été beaucoup plus rapidement si on s’était plié à la coutume bien établie dans les mœurs indiennes du bakchich. C’était là un élément de notre apport à la communauté locale que de résister à la corruption des fonctionnaires.

Quel bonheur! On peut se procurer du pain frais et le journal (0,08 $) tous les matins et tout ce dont on a besoin en traversant une rue ou presque. La vie n’est tellement pas chère qu’on évite d’allumer la cuisinière à cause de la chaleur et qu’on dîne à l’extérieur chaque soir à la découverte de la délicieuse mais souvent trop épicée cuisine indienne.

Nos six mois « sur place » se passeront ainsi : Denise ira faire une visite au Canada, nous explorerons la région immédiate par des excursions de quelques jours (avec chauffeur s’il vous plaît, car il n’est pas question de conduire dans ce pays : au cours d’une visite de quatre jours, on a vu sept camions renversés sur le côté…) et nous ferons une grande tournée de l’Inde en dix semaines, incluant une incursion de dix jours au Népal.

Mousson, quand tu nous (re)tiens!

Nous nous comptons chanceux, car nous n’avons pas trop subi la mousson tout au cours de notre voyage terrestre. Les journaux titraient des inondations de villes et de villages, des débordements de rivières, un barrage qui avait cédé, mais jamais dans la région où nous nous trouvions. C’était avant ou après nous. Nous avons donc fait un merveilleux voyage de découvertes.

Pendant notre absence cependant, il a beaucoup plu à Panjim. Il a fait très chaud également. Le retour au bateau nous réserve une surprise de taille. Notre bateau, notre Alero, est méconnaissable. Les toiles blanches avec lesquelles on l’avait couvert sont verdâtres, la grand-voile, sous sa bâche, a la picote jaune, le pont est glissant, les murs et plafonds à l’intérieur sont couverts d’un joli velouté fortement parfumé. En prime, quelques dizaines d’intrus dénommées coquerelles, cafards ou « cucarachas » selon l’endroit où on est ont envahi l’intérieur. Quant aux vêtements restés à bord, ils doivent tous prendre le chemin du lavandier.

Dix bonnes journées de décrottage. On avait pourtant laissé tourner deux ventilateurs 24 heures sur 24, fait ouvrir le bateau tous les trois ou quatre jours par un préposé qui, nous a-t-il dit, n’a pu le faire que rarement à cause des ondées trop fréquentes. On lui avait également demandé de faire tourner un gros ventilateur qui fonctionnait sur le 220 volts, mais, semble-t-il, le courant ne se rendait plus à notre bateau… Tout ça demeure un mauvais souvenir qui nous aura appris qu’il ne faut jamais laisser son bateau trop longtemps dans un temps de forte mousson.

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  • La rivière qui baigne Panjim se nomme Mandovi. Elle est très achalandée par les longues barges qui charrient jour et nuit de la limaille de fer sur l’eau couleur rouille jusqu’aux navires ancrés à cinq milles au large. Lorsque la mousson arrive, tout transport sur la rivière est interrompu à cause d’un bizarre de phénomène : une large barre se forme à son embouchure empêchant toute circulation fluviale. Et cette barre disparaît d’elle-même avec la fin de la saison pluvieuse. Quand on choisit de rester à Panjim et que commence la mousson, on ne peut plus changer d’idée : on est prisonnier de la Mandovi. 


Un long parcours
 

La mousson étant maintenant chose du passé, Alero est prêt à quitter Panjim. Mais le maître de port ne voulant rien entendre pour retarder le démantèlement du ponton alors deux des nôtres sont hospitalisés, l’un à Panjim et l’autre en France, et donc dans l’impossibilité de larguer, nous décidons de rester bien amarrés au ponton par solidarité. De dures négociations et surtout des interventions en notre faveur de hautes autorités nous permettent enfin de partir, une extension de quinze jours étant finalement accordée. Nous sommes au dernier jour d’octobre quand on largue les amarres.

Notre prochain objectif est à 400 milles au sud et se nomme Cochin. Quatre petites heures de moteur avec le courant de marée favorable nous permettent de mouiller dans de l’eau très claire (enfin!), près d’une petite île. Le décor est fabuleux : grosses roches nues qui coupent l’île Dandy, verte et ombragée par des cocotiers. Nous ne le savons pas encore, mais ce sera là le plus beau mouillage que nous aurons eu en Inde. Le lendemain, une bise nous permet de faire un petit 40 milles et de rejoindre nos amis Paul et Rachel du bateau Lynn Rival. C’est un autre beau mouillage bien protégé.

Au troisième jour, nous partons seuls. Alerte! La fumée du moteur est blanche et dans le carré flotte une fumée noire. Je sors les livres de mécanique, fais quelques hypothèses, examine au mieux le moteur qui tourne maintenant à petit régime, mais je ne vois rien. On continue le plus lentement possible à moteur, car le vent est nul. Quatre-vingt-cinq milles en 24 heures.

Le moteur fait de plus en plus de bruit. On mouille. Des pêcheurs nous accostent et nous gratifient d’un gros panier de crevettes fraîches qu’on partagera avec Lynn Rival ancré tout près. On profite de la bise du matin pour partir sans moteur qu’on veut maintenant utiliser au minimum.

Pendant les jours qui suivent, on cherche le vent, on profite du moindre souffle et quand on fait deux nœuds, on jubile. Il nous arrive cependant de perdre du terrain à cause de l’inversion de la marée. Alors, on mouille. Car le fond n’est jamais loin. Tout au long de la côte ouest de l’Inde, le fond est plat, sablonneux ou herbeux et est encore à moins de 20 mètres de profond à 15 milles au large. Pour ajouter au plaisir, on rencontre de nuit de très longs filets fixes posés perpendiculairement à la berge. Ils sont tellement longs qu’une barque armée d’une lampe directionnelle superpuissante nous éclaire pour nous aviser qu’il y a affectivement obstacle. Au premier filet rencontré, on finit par comprendre que le meilleur moyen d’éviter la catastrophe, plutôt que d’aller vers le large c’est de se diriger vers cette lampe et de passer entre elle et la terre ferme.

Championne toutes catégories

PANAJI04Au onzième jour, avec une moyenne mirobolante de 1,6 noeud, on arrive enfin à l’embouchure de la rivière de Cochin et l’entrée d‘un grand port. On s’annonce et on demande de rentrer dans le chenal à la voile, ce qui nous est accordé. Mais le courant sortant de marée est très fort et nous avons trois milles à monter pour ancrer au mouillage d’accueil. La remontée se fait lentement et quand on arrive à l’endroit désigné, c’est la pénombre. Peu d’eau et plein de grosses roches à fleur d’eau un peu partout. Un rameur qui veut nous souhaiter la bienvenue et nous offrir ses services (énervant ce type!) finit par nous dire : « Pas roches, pas roches… herbes. » On cherche à s’ancrer pour éviter une grosse bouée de chenal et notre bateau copain Lynn Rival qui est là. On n’a pas terminé qu’un bateau cherche à nous aborder. Je lui demande sans douceur d’attendre la fin de nos manœuvres. C’est le Port Trust qui nous fait signer quelques documents. On est affamés. On se prépare à casser une croûte quand nous arrive un deuxième bateau. Cette fois, c’est la douane et c’est sérieux. On a beau expliquer qu’on n’arrive pas d’un autre pays mais bien d’un autre port de l’Inde, rien n’y fait. À compléter : six documents en quatre copies carbone qui demandent à peu près tous les mêmes renseignements. Vingt-quatre pages! Enfin, c’est terminé… pense-t-on. « Demain, on vient vous chercher à 10 h pour les formalités. »

PANAJI06Au petit matin, on se lève frais et dispos pour découvrir qu’Alero flotte sur une mer de grosses touffes d’herbes vert bouteille. On ne voit pas l’eau tellement il y en a. Des aigrettes s’y reposent pendant qu’un pêcheur sur sa barque cherche un trou où lancer son filet. C’est de toute beauté!

À 10 h, on nous amène à terre. On retrouve au premier bureau notre même bonhomme de la barque d’hier soir qui s’impose comme notre agent. Il se nomme Nazar. Grâce à ses services, nous dit-il, les formalités compliquées vont se faire plus rapidement. Onze bureaux et comptoirs (dont quatre fois le même) et trois heures et demie plus tard, c’est terminé. De tous les pays où nous avons accosté, l’administration portuaire de Cochin aura battu tous les records en formalités. On décide de rester au mouillage d’accueil pour la nuit et de nous déplacer vers celui qui nous a été assigné à Bulgati que le lendemain à marée haute, car il y a peu d’eau pour s‘y rendre. J’allais oublier de mentionner ce détail : il faut une permission écrite pour se déplacer dans le port, à chaque déplacement.

Le lendemain, nouvelle surprise, le moteur ne part pas. Le démarreur sans doute. Je fais un « by-pass », pas mieux. Rien. Aucun son. Je communique avec d’autres bateaux par VHF. Quelqu’un suggère d’user d’un peu de violence et de donner quelques coups de marteau sur le démarreur, ce que je fais. Et ça marche! On lève l’ancre… Et le moteur étouffe, repart, étouffe. Je plonge pour constater que l’hélice est bourrée d’herbes que je dégage. Enfin, on se rend à notre ancrage permanent d’où on pourra faire toutes nos courses, incluant la recherche d’un bon mécanicien pour moteurs de bateau et l’exploration de la ville bruyante et poussiéreuse qu‘est Cochin.