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Pirates

À partir du temps où l’homme a commencé à se déplacer sur l’eau, les corsaires ont existé. Mais depuis quelques décennies, ils se sont multipliés de façon effarante, notamment dans le golfe de Malacca et dans celui d’Aden. Ils s’attaquent aux cargos comme aux bateaux de plaisance. Il y a quelques années encore, ils se contentaient de la paye des marins et des quelques bricoles brillantes que ceux-ci portaient à leur cou et à leurs poignets. Mais les forbans ont trouvé mieux : ils gardent maintenant captifs les équipages, leurs navires et leur cargaison qu’ils comptent échanger contre de fortes rançons. Et voilà que les armateurs trouvent parfois les exigences des pirates trop fortes et laissent leur personnel captif pendant de longs mois. 

Et le pire, c’est quand ils se plient aux exigences des pirates. Ceux-ci, devant le succès remporté, répètent leurs opérations d’abordage. Et la propagation mondiale des nouvelles étant maintenant ce qu’elle est, en maints autres milieux, on a commencé à imiter ceux qui ont du succès. Et c’est devenu un fléau international. Il n’y a pratiquement plus d’endroits sur les océans où les plaisanciers sont à l’abri d’un abordage. La piraterie est l’une des raisons qui a motivé plusieurs équipages du Rallye Vasco Da Gama à s’y inscrire.

photo 2Une fois le Bab El Mandeb passé, on se trouve dans le golfe d’Aden, territoire de prédilection des pirates somaliens. On longe d’abord la côte sud du Yémen où le danger n’existe à peu près pas. Chacun à son rythme, on avance sur une mer calme. En prime, une belle éclipse totale de lune. Impressionnant vu de l’eau quand on avance à cinq nœuds! Trente et une heures et nous entrons à Aden. Quel contraste avec l’Érythrée qu’on vient à peine de quitter. Ici, un grand port qui fourmille d’activités, un mélange d’édifices récents et d’anciens laissés à leur sort. Partout dans les rues, de multiples kiosques regorgent de fruits et légumes. Les tables du marché sont couvertes de poissons de toutes tailles. Un grand centre commercial, qui vaut n’importe quel des nôtres, abrite une méga épicerie où l’on trouve de tout ce qui nous a manqué depuis quelques mois.

Le Yémen, c’est également le pays du qat. Le qat c’est une feuille hallucinogène dont la production est tout à fait légale. On dit même que le gouvernement l’encourage pour endormir le peuple… Les hommes en mâchent à partir de 13 h. Ils en font une grosse boule qu’ils gardent en permanence entre leurs joues et les dents. Et cela forme une énorme bosse à demeure, Affreux!  Et quand ils prononcent des mots, alors qu’ils sont souvent mollement étendus sur le trottoir, c’est comme s’ils avaient une patate dans la bouche : on ne comprend strictement rien. On est même rentrés par accident dans un « qatoir », pensant visiter un marché. On en est vite ressortis, surtout que Denise n’est pas tout à fait un homme. Et pendant ce temps, toutes les femmes sont de noir vêtues, de la tête aux pieds, ne laissant percevoir que les yeux, quand un filet ne les cache pas également.

En flottilles

On quitte Aden. On entreprend la partie la plus risquée. Le territoire de navigation des prochaines 48 heures est précisément le favori des pirates. On se regroupe donc en flottilles de cinq bateaux, chacune ayant son leader. Il est entendu qu’à partir du départ d’Aden, la VHF sera muette, sauf pour une alerte. On se tiendra assez près les uns des autres, pas plus d’un demi-mille, pour toujours voir ou percevoir le bateau qui suit et celui qui précède, quitte à se tenir parallèlement les uns aux autres. Vitesse maximum de 5 nœuds pour permettre à chaque bateau de suivre. Tous les feux doivent être éteints pendant la nuit. En cas d’attaque ou de danger imminent, il faut être prêt à donner sa position sur le canal 14. C’est ainsi qu’on a longé le Yémen à moins de dix milles de la côte, de façon à favoriser une assistance rapide des unités d’intervention qui ont été récemment formées et équipées par les forces européennes et américaines. Nous n’aurons finalement eu aucun ennui si ce n’est quelques barques de pêche lointaines que nos imaginations voyaient facilement en pirates éventuels. (1)

Une fois l’aventure terminée, nous nous sommes demandé : « Si l’un des nôtres avait été attaqué par des pirates armés, qu’auraient fait les autres? Aller au secours ou fuir tout en appelant à l’aide? » Car qu’aurions-nous pu faire contre six ou huit pirates armés de mitraillettes???

Le golfe d’Aden

photo 3On rentre à El Mukalla en milieu d’après-midi. Quel décor à l’approche! Chapelet de petits édifices tout blancs aux fenêtres arquées en flanc de montagne abrupte. La ville est agréable. Petites boutiques serrées les unes contre les autres dans des rues étroites. On se croirait dans un décor de film avec tous les figurants en place. Ici, on ne connaît pas le pantalon. Tous les hommes sont en jupe ou Jalapa. Les restaurants offrent, l’un du délicieux poulet sur la broche, l’autre du poisson cuit au four… On mange à moins de 5 $ pour deux. Le diesel coûte 0,65 $ le litre, prix déjà soufflé pour les étrangers. Au tournant d’une rue, on aperçoit un grand magasin (c’est le seul grand) d’appareils GPS! Les plus récents modèles y sont et en quantité. Ça jure dans le décor. Où trouve-t-il ses clients? Il y a peut-être ici une trentaine de barques de pêche, le port n’en étant pas vraiment un, complètement ouvert sur le sud et l’est. Mystère.

Mais qu’est-ce qu’il a donc ce golfe d’Aden? Sur des milles et des milles, il est couvert d’algues fines. Parfois, c’est vert à perte de vue. Et quand il ne semble plus y en avoir, on perçoit des millions de petits points dans l’eau. Plutôt dégueulasse à voir, mais la nuit venue, quel spectacle! La phosphorescence est telle que le moindre déplacement d’eau apporte une merveilleuse lumière. L’étrave qui fend l’eau forme une moustache tout illuminée pendant qu’on laisse une trace claire sur des dizaines de mètres. Tout en admirant le spectacle, il faut avoir constamment l’œil sur l’indicateur de chaleur du moteur, car le filtre d’eau de mer peut rapidement se remplir et bloquer la conduite.

On rentre de nuit dans le grand port de Salalah, dans le Sultanat d’Oman. On n’y voit pratiquement rien tellement l’illumination du port nous aveugle. On a un plan du port, mais ici tout évolue vite et il y a des changements : les brise-lames se prolongent beaucoup plus loin dans la mer. On passe entre la bouée et la jetée. Nos amis de Maïlys à qui l’anglais fait défaut nous attendent à l’entrée. Les consignes pour se rendre au mouillage tout au fond du port nous sont données par VHF, mais elles sont difficiles à comprendre, même pour Denise qui est pourtant bilingue… L’accent du contrôleur est plus que prononcé. (2)

Tranquillement, évitant un cargo qui sort, longeant des porte-containers en activité constante, on finit par mouiller dans l’endroit indiqué. La tenue est médiocre et l’espace restreint. Mais enfin, on y est. C’est d’ici que nous attendrons les visas qui nous permettront d’entrer en Inde, notre prochaine étape.

Paul et Rachel

En octobre 2009,  nous avons été grandement bouleversés par un événement de piraterie. Nos amis Paul et Rachel Chandler, avec qui nous naviguions depuis treize mois depuis la Méditerranée, devaient venir avec nous en Tanzanie, mais ils avaient été retardés par un événement familial. Ils étaient partis des Seychelles, sur le même parcours que nous avions fait trois mois auparavant, quand ils ont été capturés par des pirates somalis. Un peu avant Noël 2009, ils ont été isolés l’un de l’autre. Les bandits demandaient 7 millions de dollars pour les libérer. Au moment d’écrire ces lignes, aucun développement n’est encore survenu si ce n’est que les pirates se montrent maintenant moins gourmands. Le gouvernement anglais, quant à lui, refuse toute négociation. Il a malheureusement raison de ne pas plier à la demande des bandits, car ce serait ouvrir pour toujours la porte à ce nouveau type de chantage à travers le monde. En effet, la piraterie s’est étendue comme la peste sur toutes les mers. Mais pour nous qui affectionnons Paul et Rachel, c’est plutôt dur à prendre. Imaginez alors ce que ça doit être pour les deux familles des prisonniers. Sur un moteur de recherche Internet, tapez : Paul and Rachel Chandler. Vous en saurez plus à leur sujet.
 

Se comprendre 

Que vous maîtrisiez la langue de Shakespeare est un atout non négligeable lors des longs parcours. Sinon, il ne serait pas bête qu’au moins un membre de l’équipage se mette à son apprentissage avant le grand départ. Ayez au moins quelques rudiments. Par la suite, vous apprendrez sur le tas. L’anglais est utilisé partout : dans les ports, chez le douanier, au bureau d’immigration, dans les commerces… Entre plaisanciers du monde, c’est la langue qu’on utilise le plus souvent. La documentation touristique est le plus souvent offerte dans cette même langue. Si vous utilisez les ondes courtes, Herb pour l’Atlantique et Roy pour l’océan Indien vous aideront à faire des choix judicieux de routes selon les prévisions météo, comme le fait d’ailleurs le Réseau du capitaine dans notre langue. Prévoyez également avoir une copie en anglais de votre police d’assurance bateau. Des 22 pays que nous avons visités à ce jour, seule l’Italie exigeait que la documentation soit… en italien. De plus, soyez prudent si vous faites des commentaires négatifs ou disgracieux en français (l’impatience vous y portera) devant des gens que vous ne connaissez pas. Ils comprennent peut-être votre langue… Et ça arrive plus souvent qu’on ne le pense. Finalement, le langage des mains et des gestes finira toujours, ou presque, à dépanner. Retenez cependant que la culture de certains pays veut qu’on ne dise jamais « Je ne sais pas ». Vous risquez alors de vous ramasser à l’opposé de votre destination. Le palliatif, c’est de demander à plus d’un.